AMI ET AMILE

 

Manuscrit : B.N.F. fr. 860 

Vers : 3504      

Laisses : 177

Date de composition : Vers 1200 selon Dembowski. Datation non fixée par Levy.

Particularité : Les laisses finissent par un vers orphelin.             

Langue : Francienne

Edition : 1) Amis et Amiles und Jourdain de Blaivies, zwei altfranz. Heldengedichte des Karolingischen Sagenkreises nach der Parisez Handschrift zum ersten Male herausgegeben von K. Hofman, Erlangen, Deichert, 1852. (2ème édition, 1882).

             2) Peter F. Dembowski, Les Classiques Français du Moyen Age, Paris, 1987. 

Cette chanson appartient au Cycle provincial et notamment à la petite geste de Blaives.

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Cette chanson de geste n'est qu'une des nombreuses versions d'une légende très célèbre et très répandue au Moyen Age : celle de l'amitié quasi surhumaine de deux hommes. Voici comment cette légende est traitée dans cette épopée :

Ami et Amile ont été conçus à la même heure et sont nés le même jour. Ami est le fils du comte de Clermont, alors que le père d'Amile est de Bourges. Les parents, avertis par un ange de l'amitié exceptionnelle qui unira les deux enfants, leur donne le pape Yzoré comme parrain et les font baptiser à Rome. Le pape offre à chacun de ses deux filleuls un hanap identique qui, plus tard, leur servira à se reconnaître (vers 1 à 33). Ami et Amile se ressemblent à un tel point que nul ne peut les distinguer l'un de l'autre. Ils grandissent séparément : Amile en Berry et Ami en Auvergne. A quinze ans, le même jour, ils quittent la maison paternelle pour se rencontrer. A la suite de longues recherches, ils se retrouvent, se jurent une amitié éternelle et vont servir Charlemagne. Hardré, le traître, est jaloux du succès des deux compagnons. Il complote contre eux avec les ennemis de Charlemagne, mais il est pris à son propre piège, et pour se défendre et faire la paix, il leur offre la main de sa nièce, Lubias, dame de Blaye. Charlemagne désireux d'établir la concorde entre ses vassaux, presse le mariage, et, à la suite du refus d'Amile, Ami accepte la main de Lubias qu'il va rejoindre et épouser à Blaye. C'est un mariage désastreux. Lubias fait tout pour détruire l'amitié entre les deux compagnons (vers 34 à 529). Sur ces entrefaites, Belissant, fille de Charlemagne, s'éprend follement d'Amile. La nuit, elle se glisse dans le lit du jeune homme qui se laisse facilement séduire, car il prend Belissant pour une chambrière. Malheureusement, Hardré surprend les deux amants et les dénonce à Charlemagne. Amile est appelé à se justifier dans un duel judiciaire, ce qui lui est impossible puisqu'il est coupable. Il n'a aucun ami à la cour et ne peut trouver d'otages : finalement, la reine, elle-même, s'offre avec ses deux enfants, Belissant et Buevon. C'est alors qu'Amile décide de profiter de la ressemblance entre lui et Ami et de laisser ce dernier combattre à sa place. Averti par un songe, celui-ci est parti pour Paris ; il rencontre Amile à mi-chemin, se substitue à lui et se rend à Paris pour le combat. Quant à Amile, il se dirige à Blaye où Lubias, elle-même, le prend pour son époux. Afin d'éviter l'adultère, Amile feint d'abord d'être malade, puis place son épée nue, symbole de continence, entre lui et la femme de son ami (vers 530 à 1227). Ami cependant arrive à Paris, jure de son innocence et soutient le combat judiciaire qui dure toute la journée et une partie du lendemain. Il triomphe et met Hardré à mort. Charlemagne, tout heureux de la preuve judiciaire qui établit l'innocence de Belissant, veut que le vainqueur l'épouse immédiatement. Un ange avertit Ami qu'il sera frappé de la lèpre s'il y consent. Mais, au nom d'Amile, Ami s'engage à épouser Belissant, l'emmène à Blaye où les deux compagnons échangent leurs habits et reprennent leur identité véritable (vers 1228 à 2025). Amile épouse Belissant et le nouveau couple part pour Riviers, dot de Belissant. Quelque temps après, la prophétie de l'ange se réalise : Ami devient ladre. Lubias, dans sa méchanceté, ne veut pas garder le secret de la maladie honteuse. Au contraire, elle insiste pour se séparer de son mari et le chasse du palais. Mourant de faim, Ami est courageusement secouru par son jeune fils, Gérard ; Lubias fait alors emprisonner Gérard, mais consent à ce que deux serfs, restés fidèles à Ami, l'emmènent chez son parrain à Rome. Il y est bien reçu, mais malheureusement Yzoré meurt et Ami doit recommencer ses pérégrinations. Il se rend à Clermont où ses frères refusent de le reconnaître et se moquent de lui. Toujours accompagné des deux fidèles serviteurs, Ami, maintenant impotent, arrive au bord de la mer, face au Mont-Saint-Michel . Pour payer le passage, un des serviteurs se vend à des bateliers. Une querelle éclate entre ceux-ci et ils s'entretuent, abandonnant ainsi Ami et ses serviteurs en mer. Le courant les mène à Riviers (vers 2480 à 2686) où, grâce au hanap, Ami est reconnu par Amile, qui soigne tendrement son compagnon, mais sans succès, et celui-ci est de plus en plus affaibli par la terrible maladie. Un ange apparaît alors à Ami et lui apprend la volonté de Dieu : il sera guéri si Amile le lave dans le sang de ses propres fils. Ami communique le message de l'ange à son compagnon, qui, après une brève, mais âpre lutte, se décide au sacrifice. Il tue ses deux fils, recueille leur sang et lave le ladre. Non seulement Ami est complètement guéri, mais, lorsque Belissant éplorée se précipite dans la chambre de ses enfants, elle les retrouve en parfaite santé (vers 2687 à 3192). Après de grandes réjouissances publiques, Ami retourne à Blaye. Il y arrive accompagné d'Amile. Il décide d'abord d'exiler Lubias, puis très vite lui pardonne. Il récompense généreusement ses deux serfs fidèles, adoube son fils Gérard et lui cède Blaye (vers 3193 à 3469). Les quelques trente derniers vers (vers 3470 à 3504) traitent rapidement du pèlerinage des deux compagnons à Jérusalem où ils vont chercher le pardon de leurs fautes, puis de leur voyage de retour, de leur maladie et de leur mort survenue à Mortara, où se trouve leur tombeau.

 

Voici la première laisse de cette chanson : 

"Or entendéz, seignor gentil baron,

Que Deus de gloire voz face vrai pardon.

De tel barnaige doit on dire chanson

Que ne soit mie de noient la raison.

Ce n'est pas fable que dire voz volons, 

Ansoiz est voirs autressi com sermon,

Car plusors gens a tesmoing en traionz,

Clers et prevoires, gens de religion.

Li pelerin qui a Saint Jaque vont

Le sevent bien, se ce est voirs ou non.

Huimais orréz de douz bons compaingnons, 

Ce est d'Amile et d'Amis le baron.

Engendré furent par sainte annuncion

Et en un jor furent né li baron.

A Mortiers gisent, que de fi le seit on.

Huimais orréz de ces douz compaingnons,

Com il servirent a Paris a Charlon

Par lor grant compaingnie."

 

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Quelques remarques sur le texte...

Comme le titre le laisse pressentir,"les relations unissant les deux héros constituent le sujet même du poème : sans cet attachement qu'ils se portent, les situations dans lesquelles ils se trouvent ne pourraient être dénouées comme elles le sont et ce sont précisément ces dénouement qui sont proposés à notre intérêt, beaucoup plus que les données événementielles des aventures : la lèpre de l'un pourrait bien nous émouvoir mais n'aurait pas en nous le même retentissement sans le dévouement de l'autre acceptant de tuer ses enfants pour sauver son ami." (p. 267 de Micheline de Combarieu).

" Amis et Amile sont similaires. C’est ce qui fait leur intérêt, mais aussi leurs limites. Pour le poète, leur identité est ce qui rend le mieux compte de leur entente ; c’est pourquoi les caractères de l’un ne peuvent nullement être mis en valeur par ceux de l’autre. Si donc on se place au point de vue de l’étude psychologique de leurs singularités, on ne pourra qu’être déçu. En effet, l’identité a entraîné une schématisation des deux héros, qui ne va pas sans une certaine monotonie lorsque le poète prête systématiquement à Amis les qualités qu’il a d’abord dit être celles d’Amile…ou vice versa. L’intérêt du texte ne réside pas dans la peinture de deux individus mais dans celle d’un sentiment, on serait presque tentée d’écrire une passion. D’où le côté abstrait des deux protagonistes, à la limite de l’allégorie, malgré la violence des événements et des émotions. Il y a quelque chose de forcé dans cette accumulation de circonstances extraordinaires qui amèneront les deux héros à se montrer leur amitié réciproque en s’exposant l’un pour l’autre aux pires dangers ou en se consentant les plus grands sacrifices. On a parfois le sentiment de se trouver plus devant une démonstration que devant une narration. " (p. 338 de Micheline de Combarieu).

La naissance de l’amitié chez les deux héros " a un caractère de prédestination : Amis et Amile ont été, au sens le plus précis du terme, faits l’un pour l’autre. Et c’est leur similitude en tous points qui est le signe de la volonté ainsi nettement exprimée par la nature et par Dieu. Cette ressemblance extrême tend évidemment à les faire passer l’un pour l’autre aux yeux de tous et cet élément sera largement exploité pour les besoins de l’intrigue. Leurs qualités chevaleresques sont aussi les mêmes. Ici, la ressemblance entraîne une sorte de reconnaissance de l’un par l’autre qui comporte déjà en elle-même l’attente et l’assurance de l’amitié, et autorise les deux héros à contracter ce qu’on peut appeler une union fraternelle. " (p. 339 de Micheline de Combarieu).

"Considérant que son ami se parjurerait en affirmant son innocence, et qu'il risquerait, de ce fait, d'être confondu dans le combat, il pense pouvoir, sans être moralement condamnable, se substituer à lui, en mettant à profit leur ressemblance, dans l'articulation du serment et dans le duel lui-même. Les héros veulent tromper des hommes et non Dieu ; ils Lui demandent même en fait de les aider à cela. Ce que Dieu fait puisqu'Amile triomphe et qu'Amis était objectivement coupable." (p. 340 de Micheline de Combarieu).

"Amis et Amile est un conte où des personnages hiératiques et stylisés vont, l'un pour l'autre, l'un par l'autre, au bout de l'imagination (re)créatrice du poète qui les a "trouvés" ou, à partir de la "Vita" latine, transfigurés. Ne nous importe plus guère avec lui la sainteté de ses héros, mais ce dépassement de l'amour de soi-même à quoi les introduit l'amour de l'autre, cette (quasi) constante préférence accordée à l'être aimé. Amis et Amile ne peut pas être considérée comme l'épopée donnant de l'amitié la peinture la plus représentative pour l'ensemble des chansons de geste ; mais, étant un cas-limite, elle présente une valeur exemplaire. L'amitié y constitue le sujet même du poème en ce sens que toutes les péripéties n'ont finalement d'intérêt que pour éclairer Amis et/ou Amile en tant qu'amis. La narration s'arrête lorsque l'imagination du trouvère s'avère incapable de concevoir des difficultés plus infranchissables encore ; à ce moment du récit, chacun des héros doit sa vie à l'autre, ou plutôt au sacrifice de la sienne propre consentie pour l'autre. L'Evangile le disait déjà : "Il n'y a pas de plus grande preuve d'amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime." (p. 346 de Micheline de Combarieu).

" …l’attachement gémellaire qui unit l’un à l’autre Ami et Amile, aussi bien que leur sainteté devraient laisser peu de place aux relations avec l’autre sexe. Les femmes ne semblent appelées à jouer dans leur histoire qu’un rôle circonstanciel et accidentel. Or, elles y jouent un rôle essentiel… " (p. 101 de Michel Zink).

" Ainsi, au couple formé par les deux hommes, identiques au point qu’on les confond, répond le couple antithétique formé par leurs femmes, Lubias et Belissant, si bien que l’œuvre joue d’un bout à l’autre des symétries et des oppositions qui résultent de cette disposition. " (pp. 101-102 de Michel Zink)

" Les femmes auront représenté pour eux l’appel de la société, à laquelle ils s’efforcent un moment de s’intégrer par le mariage. Mais ils ne persévéreront pas dans cette voie, qui s’offre à eux comme la tentation de la puissance et de la chair et que, comme telle, ils regardent avec méfiance. Leur couple reconstitué dans son intégrité, ils iront mourir sur la route, dans leur solitude à deux, hors de laquelle le monde n’avait rien à leur apporter. " (p. 113 de Michel Zink).

 

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