QU'EST-CE QU'UNE CHANSON DE GESTE ?

 

Dans les dernières années du XIe siècle apparaissent à peu près simultanément deux formes littéraires très différentes, mais qui toutes deux rompent nettement avec les modèles que pouvaient offrir les lettres latines, et qui toutes deux allaient constituer pour un temps les manifestations essentielles de la littérature romane : la chanson de geste en langue d'oïl et la poésie Lyrique des troubadours en langue d'oc. La plus ancienne chanson de geste, La chanson de Roland dans la version du manuscrit d'Oxford, date sans doute des alentours de 1098 et le premier troubadour, le comte de Poitiers et duc d'Aquitaine Guillaume IX, a vécu de 1071 à 1127.

 

Définition et nature du genre : 

Les chansons de geste sont des poèmes narratifs chantés - comme leur nom l'indique - qui traitent de hauts faits du passé - comme leur nom l'indique également. Le mot geste est issu du participe passé au neutre pluriel du verbe «gerere » qui signifie « faire ». Ainsi, le terme « gesta » signifie « les choses faites », d’où les « exploits ».

Ces poèmes ont une forme particulière : ils sont composés de laisses (strophes de longueurs irrégulières) homophones et assonancées. Le mètre employé est le décasyllabe à césure mineure (4/6) ou, moins souvent, majeure (6/4). Vers la fin du XIIe, la mode de l'alexandrin concurrencera le décasyllabe. Mais au XVIe siècle encore le décasyllabe est senti comme le mètre épique par excellence, puisque c'est lui que choisit Ronsard pour sa Franciade.

Le mot laisse à lui seul peut donner une première idée de ce qu'est l'esthétique des chansons de geste. Ce dérivé du verbe laissier, venant du bas latin laxare, signifie "ce qu'on laisse" et revêt à partir de là des sens variés : celui de 'legs, donation" aussi bien que celui d'"excrément". Dans le domaine littéraire, il désigne d'une façon générale un morceau, un paragraphe, une tirade d'un texte ou d'un poème, qui forme un ensemble, s'étend d'un seul tenant, est récité ou chanté d'un seul élan, sans interruption. La composition épique en laisses implique ainsi une suite d'élans successifs, séparés plus qu'enchaînés.

Il n'y a pas de pure narrativité dans la chanson de geste, pas de linéarité du récit, comme si l'intérêt n'était pas au premier chef de savoir ce qui va se passer ensuite. Elle paraît jouer d'un perpétuel mouvement de ressac et se plaît aux répétitions et aux échos : successions de laisses répétitives, qui ne diffèrent que par l'assonance et par d'infimes variations de point de vue ou de contenu, selon le procédé dit des laisses parallèles ; reprises incessantes de formules couvrant un hémistiche ou parfois un vers entier ; effets de refrain comme le fameux Halt sunt li pui... de La chanson de Roland ; effets de symétrie - toujours dans La chanson de Roland, celle entre la désignation de Ganelon comme ambassadeur, puis de Roland comme chef de l'arrière-garde...

L'autre trait caractéristique des chansons de geste est leur contenu. Elles traitent de sujets essentiellement guerriers qui ont la particularité de se situer généralement à l'époque carolingienne, le plus souvent au temps de Charlemagne ou de son fils Louis le pieux.

 Un grand nombre de chansons furent composées ou remaniées au XIIe siècle, de 1130 environ à 1180. Puis le souci nouveau de classer ces poèmes en cycle conduisit les trouvères à imaginer de nouveaux épisodes destinés à relier entre eux les récits dispersés et primitivement indépendants. Cette production complémentaire s'est largement développée au XIIIe siècle ainsi qu'au début du XIVe siècle. Le XVe siècle assurera enfin la diffusion des légendes épiques sous forme de remaniements en prose. Georges Doutrepont a relevé une cinquantaine de remaniements. 

"Ce qui fait le contenu d'une oeuvre épique, ce n'est pas une action isolée et arbitraire, ni un événements fortuit, mais une action que ses ramifications rattachent à la totalité de son époque et de sa vie nationale." (Hegel, p. 109 du tome IV)

D'où viennent-elles ?

Le problème majeur, concernant les épopées, est celui des origines. L'écart chronologique entre les faits plus ou moins historiques rapportés dans les chansons et les époques où elles apparaissent permet de se demander si elles n'ont pas été précédées de composition antérieures dont il reste à déterminer le caractère. La question s'est posée dès l'époque romantique où l'on a cru la résoudre en s'inspirant des théories de Wolf sur la genèse des poèmes homériques (certainement d'ailleurs à l'origine de nos chansons de geste), de Herder sur les poèmes d'Ossian, de Lachmann, à propos des Niebelungen, des frères Grimm, favorables à l'inspiration populaire. L'existence de chants primitifs de caractère lyrique, improvisés sous le coup même des événements, fut affirmée par Fauriel en 1829, par Amaury Duval, en 1835, par Paulin Paris, en 1851, à propos de La chanson de Roland. Après eux Jean-Jacques Ampère, Gaston Paris, et sous son inluence, Léon Gautier, définirent ces chants primitifs comme des cantilènes lyrico-épiques en langue germanique, remaniées et compilées ultérieurement par les jongleurs du Xe au XIe siècle. Cette hypothèse, que n'appuyait en réalité aucun texte précis fut généralement admise, en dépit des réserves de Paul Meyer, jusqu'au jour où Pio Rajna s'avisa de tout remettre en question.

De 1884 à 1900, les historiens de la littérature s'en sont tenus, suivant leur préférences, aux théories de G. Paris ou de P. Rajna. Mais déjà s'élèvent des voix, vers la fin du siècle,  pour suggérer le rôle des moines et souligner l'importance des lieux de pèlerinage. Joseph Bédier se fait le porte-parole de cette pensée. Il établit que dans une cinquantaine d'églises jalonnant les routes d'accès aux plus fameux pèlerinages, s'était conservé le souvenir des héros épiques. D'où la formule : "au commencement était la route et le sanctuaire". Cette pensée est par ailleurs soutenue par Marcel, le narrateur du Temps retrouvé de Marcel Proust : " Le château expliquait l'église qui, elle-même, parce qu'elle avait été un lieu de pèlerinage, expliquait la chanson de geste. " (p. 136, Nouvelle Revue Française, T. VIII).

Les romans en prose et même ceux mis en vers, ont toujours été destinés à être lus. Les chansons de geste n'ont été dérimées que quand leur véritable vitalité avait pris fin : au XIIIe siècle, elles étaient encore chantées.

La chanson dans le texte...

"Comme on le sait, le Moyen Age ignore la propriété littéraire, mais la présence d'une signature a souvent pour effet de limiter la tentation des remanieurs - et encore n'est-ce pas toujours le cas. A cette époque, on conçoit très généralement le texte littéraire comme un bien commun, susceptible d'être "amélioré" (détérioré ?) ou remis au goût du jour au gré des ambitions ou des intérêts commerciaux des jongleurs. C'est que l'essentiel de la production en langue vulgaire était destinée (...) à la récitation publique sur les champs de foire, les lieux de pèlerinage, carrefours, étapes diverses et, bien entendu, dans les cours seigneuriales. La récitation pouvait d'ailleurs laisser une place plus ou moins large à l'improvisation, ce qui ne favorisait évidemment pas une transmission fidèle des textes. De surcroît; chaque jongleur souhaitait pouvoir annoncer une oeuvre sinon originale, du moins peu connue, ou une version nouvelle, meilleure que toutes les autres, d'un texte déjà répandu. Ces conditions particulières de diffusion expliquent la diversité des copies conservées et la fréquente impossibilité de retrouver la forme originelle. Les éditeurs modernes sont donc réduits à éditer le texte qui leur semble le meilleur ou le plus ancien, en le corrigeant à l'aide des autres manuscrits, mais en sachant qu'ils n'éditent qu'une forme privilégiée prise par ce texte et non le texte d'un écrivain unique qui aurait simplement subi des altérations involontaires ou limitées."  (Dominique Boutet, pp. 29-30) Mais ces textes, comment nous ont-ils été transmis ? L'imprimerie n'a été inventée qu'au XVe siècle et il a donc fallu, avant cette date (approximativement 1440), copier les oeuvres à la main. Le support et l'œuvre qui y est copiée est ce qu'on appelle un manuscrit. Nous pouvons aisément imaginer le travail fastidieux que peut représenter la copie d'une chanson (même si elle ne fait que 6000 vers...), ou de tout autre forme littéraire. C'est pourquoi, il est fréquent de trouver des variantes, des transformations non intentionnelles, des remaniements... Cela peut être dû à l'inattention mais ces "variantes de scribe" peuvent prendre une plus grande ampleur. Loin de se limiter à l'orthographe, ces variantes peuvent intéresser la versification, le vocabulaire, le temps des verbes, l'organisation grammaticale de la phrase. On parlera de remaniement lorsqu'un projet précis s'ajoute à la simple volonté de recopier un texte. Il peut être idéologique ou professionnel. Cette réécriture peut affecter la structure de l'œuvre, en élaguant des épisodes ou en transformant leur nature. Une attitude caractéristique de remanieur consiste à gonfler des épisodes accessoires.

Mais parfois, certains manuscrits peuvent présenter des versions appauvries, voire squelettiques que peut seule expliquer l'hypothèse d'une transmission mémorielle déficiente. Les auteurs de ces versions ne disposaient pas d'un modèle écrit, et leur intention n'était pas de modifier le texte dont ils cherchaient au contraire à consigner une trace et qu'ils ne connaissaient sans doute que pour l'avoir entendu.

"Pourquoi les jongleurs et les trouvères exécutent-ils ces oeuvres ? Le public écoutait volontiers les chansons de geste. Sinon, comment les jongleurs auraient-ils pu espérer se faire payer pour leurs récitations ? Ils interrogent : "voulez-vous ouïr bonne chanson et avenante ?" Mais ils se taisent sur les qualités littéraires de leur oeuvre, si ce n'est pour nous assurer qu'ils connaissent mieux leur matière que les autres. Leur but principal est d'intéresser par des histoires. N'est-ce pas le but de tout conteur ?" (p. 61 de Robert Guiette).

Dès qu'un histoire est bien connue, et c'est le cas de la plupart des chansons de geste à l'époque, "suivre l'histoire, c'est moins enfermer les surprises ou les découvertes dans la reconnaissance du sens attaché à l'histoire prise comme un tout qu'appréhender les épisodes eux-mêmes bien connus comme conduisant à cette fin. Une nouvelle qualité du temps émerge de cette compréhension" (p. 105 de Paul Ricoeur, tome 1).

Chantant l'exploit individuel en lui donnant un retentissement collectif, l'épopée était fortement marquée par une vision oligarchique du monde. Elle a ainsi pu fournir à l'aristocratie un appui non négligeable dans sa recherche d'histoires fondatrices et légitimantes.

 

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