JOURDAIN DE BLAYE

 

Manuscrit : B.N.F. fr. 860 (folios 111 à 133).

Vers : 4245 décasyllabes.

Laisses : 165.

Particularité : Les laisses finissent par un vers orphelin, hexasyllabe à terminaison féminine. Jusqu'au vers 2513, tous les vers de la même laisse, à l'exception du vers orphelin, sont assonancés. Par la suite, les laisses deviennent, en principe, monorimes.  

Date de composition : Fin XIIe (selon Maurice Delbouille) ou début XIIIe (selon Gustav Gröber et Raphael Levy).

Langue : Ile-de-France avec quelques traits picards et normands

Édition : 1) Konrad Hofmann, Ami et Amiles und Jourdains de Blaivies. Zwei altfranzösiche Heldengedichte des kerlingischen Sagenkreises. Nach der Pariser Handschrift zum ersten Male herausgegeben, Erlange, 1852.

             2) Konrad Hofmann, Ami et Amiles und Jourdains de Blaivies. Zwei altfranzösiche Heldengedichte des kerlingischen Sagenkreises. Nach der Pariser Handschrift zum ersten Male herausgegeben, Erlange, 1882. Edition "augmentée et améliorée".

             3) Walter H. Bishop, A critical Edition of Jordain de Blaivies with Introduction, Notes and Glossary, Chapel Hill (originellement thèse de doctorat de l'Université de North Carolina soutenue en 1962).

             4) Peter F. Dembowski, Paris, Champion, 1991 (nouvelle édition qui reprend celle de 1969).

Titre également attesté : Jourdain de Blaives, Jourdains de Blavies. La ville de Blaye, écrit Blaiv(i)es dans le manuscrit, est aujourd'hui Blaye-Sainte-Luce, chef-lieu d'arrondissement, département de la Gironde, sur la rive droite de la Gironde, à quelques kilomètres de Bordeaux.

Cette chanson appartient au Cycle Provincial et notamment à la Petite geste de Blaives. Cette chanson est considérée comme la continuation de Ami et Amile parce que Jourdain est, en effet, le petit-fils d'Ami, et que le traître Fromont (dans Jourdain) est le neveu du traître Hardré (dans Ami et Amile). Les deux chansons du cycle, tout en étant fondamentalement différentes l'une de l'autre des points de vue artistique et thématique, offrent néanmoins des ressemblances techniques évidentes. La structure des vers et des laisses paraît, au premier abord, assez semblable, et la langue des poèmes ne présente aucune différence sensible.

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Résumé de la chanson :

Fromont (de la famille de Ganelon) tue Gérard, le père de Jourdain, et s'empare de son héritage, Blaye. Fromont venge ainsi la mort de son oncle tué par Ami, le père de Gérard (vers 1 à 168).

Jourdain est sauvé et protégé par son parrain, le bon Renier, le vassal fidèle de Gérard. Fromont l'apprenant, exige que l'enfant lui soit livré. Il maltraite Renier et sa brave femme Erembroc. Finalement et sur les conseils de sa femme, Renier remet à Fromont son fils unique que celui-ci tue. Désormais, Jourdain passe pour le fils de Renier (vers 169 à 712).

Soudain, au vers 712, le poète annonce "Des or conmence la chansons de Jordant" et Jourdain entre en scène. Fromont demande à Renier de mettre son fils en service chez lui et c'est ainsi, à l'âge de quinze ans, se croyant toujours le fils de Renier, Jourdain devient écuyer à Blaye, patrimoine que lui avait usurpé Fromont. Après un certain temps, l'usurpateur soupçonne le beau jouvenceau d'être de la souche de Gérard et l'insulte publiquement (vers 712 à 885).

Jourdain apprend le secret de son origine, se venge, tue le fils de Fromont et coupe le nez à ce dernier (vers 886 à 1019).

Jourdain tue Lothaire, le fils du roi Charles, au cours d'une échauffourée fortuite et doit ainsi partir en exil en compagnie de son fidèle Renier et de sa femme (vers 1020 à 1135).

En route, ils sont attaqués par des pirates sarrasins qui s'emparent de Renier et d'Erembroc et les vendent au roi païen Salatïent (vers 1136 à 1211).

Jourdain parvient à s'échapper sur un tronc de sapin. Un orage l'éloigne des Sarrasins. Sachant que la mer ne peut souffrir le sang, Jourdain se blesse au bras. La mer le rejette tout nu près de Marcasile, vile du roi Marcon. Un bon pêcheur le secourt, lui donne la moitié de son manteau et le mène chez le roi (vers 1212 à 1382).

A la cour, le jeune homme gagne immédiatement le coeur du roi par son adresse à l'escrime (vers 1383 à 1484).

La belle princesse Oriabel s'éprend de Jourdain, après avoir réussi à lui arracher le secret de sa naissance (vers 1485 à 1612).

Au cours d'une tentative d'invasion de la part des Sarrasins, Oriabel fournit un destrier et des armes à Jourdain et l'adoube chevalier en échange d'une promesse de mariage. Après avoir tué Sortin, une espèce de Goliath sarrasin, Jourdain obtient du roi Marcon la moitié de son royaume ainsi que la main de sa fille (vers 1613 à 2060).

Un an passe et le jeune couple part à la recherche de Renier et d'Erembroc. Au cours du voyage en mer, Oriabel accouche d'une fille, Gaudissette. Une tempête éclate et les marins blâment les couches récentes d'Oriabel, car la "mers ne sueffre arme ("âme") qui navré fust" (vers 2157). Jourdain est forcé d'abandonner sa femme dans une caisse de bois avec des lettres et de l'argent. Oriabel arrive à Palerme où elle est accueillie par un évêque. Elle y vit en recluse (vers 2061 à 2378).

Jourdain arrive à Orimonde où il entre au service du roi Cemaire. Après quelques temps, il décide de partir à la recherche de sa femme, en confiant la garde de sa fille à un serviteur qui l'élèvera à la cour du roi (vers 2379 à 2431).

Jourdain retrouve sa femme à Palerme et les époux décident immédiatement de continuer leur recherche de Renier et d'Erembroc. Au cours du voyage, Jourdain tombe entre les mains des pirates, mais il est bientôt libéré par ses gens (vers 2432 à 2865).

Entre-temps, Renier ayant rendu d'importants services à son maître Salatïent, recouvre la liberté et se met à la recherche de Jourdain. Les chevaliers de Renier rencontrent les gens de Jourdain. Celui-ci, pensant qu'il s'agit de Sarrasins, attaque son propre parrain. Pendant le combat singulier, ils se reconnaissent grâce à leur cri de guerre. Renier, Erembroc, Jourdain et Oriabel, enfin réunis, entreprennent le voyage pour Orimonde où Jourdain a laissé sa fille, il y a déjà quelques années (vers 2866 à 3066).

Gaudissette, âgée maintenant de douze ans, est devenue plus belle que la fille du roi Cemaire. Cette beauté excite l'envie et la haine de la méchante reine qui finit par persuader le gardien de la jeune fille de l'éloigner d'Orimonde. Le serviteur-traître abandonne Gaudissette à Constantinople, où elle est accueillie par une religieuse charitable (vers 3067 à 3204).

Quand Jourdain arrive à Orimonde, la reine lui raconte que Gaudissette est morte. Jourdain ne veut pas la croire ; il menace son serviteur et réussit à apprendre la vérité. Jourdain et sa suite partent pour Constantinople (vers 3205 à 3346).

Entre-temps, Gaudissette ne cesse d'avoir des ennuis à cause de sa beauté. Alys, fils de l'empereur, tombe follement amoureux d'elle. L'empereur se débarrasse de cette étrangère incommode en ordonnant qu'elle soit "a un bordel... mise et boutee" (vers 3367). Jourdain arrive à Constantinoople au moment où la foule se presse pour voir Gaudissette. Il entre le premier dans la maison, où il reconnaît sa fille au récit qu'elle fait de ses malheurs. L'empereur accueille Jourdain avec bienveillance et marie Alys et Gaudissette (vers 3347 à 3547).

Jourdain revient en France, obtient le pardon du roi Charles. Avec l'aide de son gendre et de son parrain, il assiège l'usurpateur Fromont à Blaye. Il reconquiert son patrimoine et punit le félon (vers 3548 à 4139).

Après la mort de son père, Alys hérite du trône de Constantinople. De même, après la mort du roi Marcon, Jourdain cède Blaye à Renier en reconnaissance de ses innombrables services et retourne à Marcasile où il est lui-même couronné roi (vers 4140 à 4245).

 

La première laisse de la chanson :

Oiéz, seignor, que Dex voz beneïe
Li Glorioz, li fiz sainte Marie,
Bonne chanson qui est vielle et antie.
Elle est moult bonne, si fait tres bien a dire.
D'Ami define et dou preu conte Amile
Oï avéz com li baron transsirent ;
A Mortiers gisent es plains de Lombardie.
Huimas orréz avant de lor lingnie
Et de la geste qui des barons issirent.
Girars ot Blaivies, si tint cuite la ville,
Fiuls fu Ami le chevalier nobile,
Se li donna li rois Othes sa fille,
Damme Hermenjart, qui fu preus et nobile.
      Pou durarent ensamble.

 

Quelques remarques sur le texte :

La partie sur l'exil, les voyages et les exploits guerriers de Jourdain est un remaniement du récit byzantin des heurs et malheurs d'Apollonius de Tyr, c'est-à-dire, d'une légende bien connue en Occident depuis plusieurs siècles grâce surtout au texte de l'Historia Apollonii regis Tyri, publiée par Alexander Riese, Stuttgart, 1973 (1ère édition en 1871).

"Les caractères féminins complètent le thème dominant de l'oeuvre : la victoire des vertus féodales de fidélité, de persévérance et d'esprit de sacrifice que les attaques constantes des forces du mal ne parviennent pas à ébranler." (Peter F. Dembowski dans son Introduction à son édition de l'oeuvre, p. 17).

"Si l'on peut ainsi qualifier Jourdain de Blaye d'Apollonius de Tyr français, il faut savoir que cet Apollonius est non seulement placé dans un cadre foncièrement épique mais aussi que ce ceractère épique est renforcé par l'addition du couple Renier-Eremebroc. Finalement, même dans les épisodes où Jourdain suit de près l'Historia Apollonii, l'auteur épique a réussi à bien plier le roman byzantin aux exigences des chansons de geste françaises." (Peter F. Dembowski dans son Introduction à son édition de l'oeuvre, p. 22).

 

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