LA CHANSON DE ROLAND

 

Manuscrits : Oxford (O) (visualiser une reproduction), Saint-Marc,  Collection de G. B. Recanati (V4), Saint-Marc, Collection de G. B. Recanati (V7), Châteauroux (C), Paris (P), Bibliothèque de Lyon (L), Trinity College (T), Karlamagnussaga (K), Ruolandesliet (R).

Vers : 4002 décasyllabes.

Laisses : 291.

Date de composition : 1098.

Auteur : Turold (?)

Langue : Dialecte Anglo-normand dans le manuscrit.

Edition :

- Calin, New-York : Appleton-Century-Crofts, 1968.

- Jean Dufournet, Paris, GF-Flammarion, 1993.

- Frédéric Boyer, Rappeler Roland, Paris, P.O.L, 2013

Cette chanson appartient au Cycle du Roi.

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Conservée sous sa forme la plus ancienne dans un manuscrit copié entre 1125 et 1150 (manuscrit dit d'Oxford), La Chanson de Roland pose une série d’énigmes qui ont longuement nourri les débats critiques. Par quelles voies un événement historique, le désastre subi par l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne à Roncevaux, le 15 août 778, s’est-il transmis jusqu’à la fin du XIe siècle ? Pourquoi est-ce à ce moment-là que le souvenir en a été comme réactivé ? Comment expliquer d’autre part la perfection formelle de ce premier témoin conservé de l’art épique ? À partir de quels modèles médio-latins et romans s’est forgée une technique épique aussi aboutie ?

Roland commence au moment où « Carles li reis nostre emperere magne » (« Le roi Charles, notre grand empereur », v. 1) vient de dévaster l’Espagne sarrasine et où ne résiste plus que Saragosse, que tient le païen Marsile. La ruse mise au point par les Sarrasins avec la complicité du traître Ganelon, conduit à une attaque surprise de l’arrière-garde chrétienne commandée par Roland, le neveu de Charlemagne. Au cours des âpres combats qui s’engagent, Roland refuse d’abord de sonner du cor pour rappeler Charlemagne, comme le lui demande son compagnon Olivier. Mais, trop peu nombreux, les combattants chrétiens sont peu à peu massacrés. Roland sonne enfin du cor, se rompt une veine et meurt en odeur de sainteté tout en restant maître du champ de bataille :

Li quens Rollant se jut desuz un pin ;
Envers Espaigne en ad turnet son vis.
De plusurs choses a remembrer li prist :
De tantes teres cum li bers cunuqist,
De dulce France, des humes de son lign,
De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit. (vers 2375 à 2380)

Revenu à Roncevaux, Charlemagne met en fuite Marsile et son armée, puis triomphe en un terrible combat de l’émir Baligant, venu au secours de Marsile. De retour à Aix-la-Chapelle, l’empereur fait juger et supplicier Ganelon. Saint Gabriel vient alors lui annoncer les lourdes tâches qui l’attendent encore.

Commémorer les exploits des guerriers, leur « geste », passe dans le Roland par le choix d’une forme, la laisse, suite de décasyllabes en nombre variable unis par une même assonance. Chanson de dimension moyenne, le poème comprend 4002 vers, répartis en 291 laisses. Forme souple, cellule autonome, la laisse permet tout à la fois d’isoler les éléments de l’action et de leur donner l’ampleur ou la brièveté désirées. Mais la chanson propose aussi les procédés qui permettent de lier les laisses entre elles et de jouer de l’alternance entre discontinu et continu : les laisses « enchaînées » assurent la continuité du récit ; les laisses « parallèles » permettent, pour les combats notamment, d’élargir le champ de vision ; les laisses « similaires », en introduisant dans le récit de « grandes haltes lyriques » (Jean Rychner), tendent à dilater le temps en des moments essentiels, comme la longue agonie du héros. C’est également dans le Roland que se fixe pour l’essentiel le répertoire de formules (les « clichés épiques ») et de motifs narratifs que se transmettront ensuite les chanteurs de geste. Comme le vers 1, la laisse 8 du Roland propose au lecteur-auditeur un univers épique préexistant à la chanson, où sont parfaitement circonscrits le bien et le mal, le droit et le tort, comme l’énonce plus loin le vers 1015 : « Les païens sont dans leur tort, les chrétiens dans leur droit. » La laisse rappelle les victoires des chrétiens en Espagne, le riche butin conquis, les conversions des vaincus, obtenues de gré ou de force. L’empereur  qui, "Blanche ad la barbe e tut fleurit le chef" (v. 117)  siège en majesté dans le verger royal. Auprès de lui se tiennent Roland et Olivier et « quinze milliers » de guerriers francs. Est ainsi évoquée une société puissante, sûre de ses valeurs, où chacun tient sa place : les guerriers se reposent, les vieux chevaliers jouent aux échecs, les très jeunes s’exercent au maniement des armes. La perfidie des païens et la trahison de Ganelon brouillent un moment cette harmonie. Mais l’un des enjeux majeurs de La Chanson de Roland est de montrer comment les valeurs véhiculées par le monde chrétien et incarnées par Charlemagne et ses guerriers peuvent et doivent finalement s’imposer, quels que soient les sacrifices à consentir. Roland meurt, mais sa mort permet à l’empereur, dans un combat décisif, de triompher de Baligant, chef suprême des païens. On ne saura sans doute jamais comment s’est transmis le souvenir  bien déformé du désastre de Roncevaux ni comment les chanteurs de geste, et déjà l’énigmatique Turoldus, qui inscrit son nom au dernier vers de la Chanson, ont pu connaître ce passé revisité par la légende. On peut plus sûrement estimer qu’évoquer les luttes de Charlemagne contre les Sarrasins d’Espagne rejoignait les préoccupations les plus actuelles d’une époque, la fin du XIe siècle, alors que s’amorce la reconquête de l’Espagne sur les Maures et que la première croisade vient d’aboutir à la conquête de Jérusalem. Quelle meilleure leçon d’héroïsme proposer aux chevaliers de ce temps que les exploits et le dévouement sans faille à Dieu, à leur roi, à « douce France », de Roland, d’Olivier, de l’archevêque Turpin et de leurs compagnons ?

 

Remarques sur le texte...

La scène de la mort de Aude "est belle en elle-même mais elle a surtout pour but de grandir le personnage de Roland en montrant la qualité du sentiment qu'il a suscité chez sa fiancée." (p. 357 de Micheline de Combarieu).

Quelques images...

Roland essayant de briser son épée     Mort de Aude

 

La postérité de l'oeuvre...

En 1516, L'Arioste composa les 46 chants du Roland furieux où il combina trois intrigues distinctes. Il emprunta ses personnages à la chanson de geste mais il les fit évoluer dans un univers médiéval ostensiblement imaginaire.

Victor Hugo, dans La légende des siècles, nous livre "Le mariage de Roland", un long poème de 145 alexandrins que vous pouvez lire ici.

Il existe une version cinématographique de La Chanson de Roland (1977). Durée : 1h 40mn. Avec Pierre Clémenti, Klaus Kinski, Dominique Sanda, Alain Cuny. Réalisé par Frank Cassenti. Synopsis : Au XIIe siecle, une troupe de comédiens en marche vers Saint-Jacques-de-Compostelle chante les exploits des héros de la guerre sainte.

Voici une déclaration de Bertrand Tavernier qui peut justifier l'engouement des réalisateurs pour le Moyen Age : “ j'ai compris en me penchant sur cette époque que le Moyen Age convenait au cinéma, parce qu'on ne s'y intéresse pas à la psychologie des hommes et des femmes, et le cinéma n'est pas fait pour exprimer la psychologie. Nous saisissons des êtres, des voix, des gestes, des lieux, des objets, des histoires, mais nous ne pouvons filmer leur psychologie ” (Jacques Le Goff citant Bertrand Tavernier, A la recherche du Moyen Age, éd. Louis Audibert, Paris, 2003, p.134).

Récemment (en 2002), La Chanson de Roland a été adaptée à la scène sous le titre HRUODLAND par le groupe Manoar. Voici ce qu'en dit la revue spécialisée L'Histoire Médiévaledans son numéro de février 2002 : « Musicalement, le quatuor fonctionne à merveille. Le choix des pièces, européennes et arabo-andalouses, l'évidente complicité entre les musiciens, leur humour et la mise en scène, vivante et décontractée, nous offrent un autre regard sur ce poème qui oppose chrétiens et musulmans, avec des consonances malheureusement encore actuelles. On ne peut parler du spectacle sans évoquer la fresque, créée par Paco Rivière et qui, déroulée progressivement, accompagne l¹intrigue. Hruodland est donc un spectacle multidimensionnel, où littérature, musique, et arts graphiques s'entremêlent avec bonheur. L'adaptation d'une telle oeuvre était une gageure, que Manoar a su remporter. ». Vous pourrez trouvez de plus amples informations en cliquant ici.

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