LES CYCLES

 

"Les chansons qui constituaient le répertoire des jongleurs, pour ne point lasser la curiosité du public, devaient être sobres et courtes : l'intérêt condensé, l'effet dramatique asséné d'un seul coup, l'exposé brutal sans digressions factices, les personnages caractérisés par quelques traits conventionnels frappaient les imaginations et impressionnaient les mémoires. Mais le jour où, plus cultivées, la noblesse et une fraction de la bourgeoisie voulurent posséder des manuscrits et poursuivre à tête reposée la lecture des récits légendaires, on put craindre qu'elles ne se lassent vite de chansons dispersées, sans cohésion et d'une étendue si réduite qu'elles ne pouvaient occuper à elles seules les longues veillées d'hiver. C'est pourquoi, dès le XIIe siècle, et surtout pendant le XIIIe et le XIVe, on s'efforça de grouper arbitrairement des poèmes qui jouissaient jusqu'alors d'une existence indépendante, en créant entre les personnages une filiation qui n'existait pas à l'origine. La plupart des manuscrits qui nous ont conservé des chansons de geste, sont des manuscrits de compilation, où se trouvent, reproduits à la file, tous les représentants d'une même famille. La popularité du héros sert de réclame et d'étiquette aux personnages secondaires. Ceux-ci doivent donc se grouper autour de lui dans une étroite parenté." (p. 63 de Robert Bossuat).

La notion de cycle ne désigne pas simplement une matière, un ensemble de connexions thématiques autour de l'histoire d'un lignage. Le cycle, c'est avant tout un objet matériel : un ensemble de manuscrits "cycliques" qui rassemblent, chacun, tout ou partie de cette matière en une sorte de vaste roman dont chaque chanson devient une sorte de chapitre, et qui opèrent des classements dans cette matière.

Bertrand de Bar-sur-Aube, dans Girart de Vienne, énumère, sous le nom de gestes, trois ensembles épiques que nous désignons sous le nom de cycles : les épopées "des rois de France", celles de Doon de Mayence, celles de Garin de Monglane. Voici le fameux passage :

N'ot que trois gestes en France la garnie ;

Ne cuit que ja nus de ce me desdie.

Des rois de France est la plus seignorie,

Et l'autre aprés, bien est droiz que jeu die,

Fu de Doon a la barbe florie,

Cil de Maience qui molt ot baronnie (...)

De ce lingnage, ou tant ot de boidie,

Fu Ganelon (...)

La tierce geste, qui molt fist a prisier,

Fu de Garin de Monglenne au vis fier (...)

Lor droit seignor se penerent d'aidier (...)

Crestïenté firent molt essaucier,

Et Sarrazins confondre et essillier.

Cependant, si l'on se fonde à la fois sur le contenu des oeuvres et sur les manuscrits qui les ont transmises, on peut reconnaître d'autres ensembles cycliques (d'envergure plus ou moins modeste). Voici un récapitulatif de ce classement cyclique : 

- Le cycle du roi

- Le cycle de Guillaume d'Orange

- Le cycle de Doon de Mayence (également appelé "cycle des barons révoltés")

- Le cycle provincial

- Les deux cycles de la Croisade

- Les chansons qui ne se rattachent à aucun cycle 

 

 

Le cycle du roi

La forte personnalité de Charlemagne domine fatalement toutes les chansons où il intervient.

- Berta de li gran pié   appartient à La geste Francor.

- Berthe aux grands pieds

- Bovo d'Antona (ms. fr. XIII, Venise)  appartient à La geste Francor.

- Bovo d'Antona II (ms. fr. XIII, Venise) appartient à La geste Francor.

- Mainet

- Karleto (ms. fr. XIII, de Venise) appartient à La geste Francor.

- Charlemagne

- Enfances Ogier

- Enfances Ogier (ms. fr. XIII, Venise)  appartient à La geste Francor.

- Enfances Roland (ms. fr. XIII, Venise)  appartient à La geste Francor.

- La chanson d'Aspremont

- Girart de Vienne  

- Chevalerie Ogier de Danemarche appartient à La geste Francor.

- Renaud de Montauban

- Jehan de Lanson

- Pèlerinage à Jérusalem

- Galien

- Simon de Pouille

- Acquin

- Destruction de Rome

- Fierabras

- Otinel

- Entrée d'Espagne

- Prise de Pampelune

- Gui de Bourgogne

- La chanson de Roland

- Roncevaux

- Gaydon

- Anseïs de Carthage

- Chanson des Saisnes

- Macaire appartient à La geste Francor.

- Reine Sibille

- Huon de Bordeaux

- Couronnement de Louis

- Le roi Louis

- Hugues Capet

 

 Le cycle de Guillaume d'Orange

Le cycle le plus imposant de l'épopée médiévale, constitué entre le XIIe et le XIVe siècle, repose sur le concept de geste, famille héroïque au sein de laquelle se détache le personnage de Guillaume, marqué par une blessure glorieuse (la boce sur le nez ou la mutilation de celui-ci), qui conquiert Orange sur le Sarrasin Tiébaut auquel il ravit aussi Orable, son épouse, devenue chrétienne sous le nom de Guibourc. Ce cycle compte 26 chansons dont 10 concernent Guillaume, son neveu Vivien et Rainouart, le frère de son épouse, Guibourc (le petit cycle). Quant aux autres chansons, elle concernent le lignage de l'ancêtre supposé de Guillaume : Garin de Montglane. "La geste de Guillaume d'Orange est le modèle même de l'assemblage cyclique épique. Elle s'est constituée progressivement, autour d'un noyau ancien, par le rassemblement de chansons séparées ayant vécues d'une vie autonome avant leur regroupement, mais aussi au moyen de créations ad hoc, proprement cycliques, visant soit à établir un pont entre des oeuvres mal ajustées (ainsi de la Chevalerie Vivien qui prend place entre les Enfances Vivien ou La Prise d'Orange et Aliscans qui commence en plein cœur de la bataille et appelait donc une soudure, un raccord), soit à étendre la matière à la parenté du héros principal, Guillaume..." (p. 13 de l'introduction de Dominique Boutet dans son édition du Cycle de Guillaume d'Orange).

 

- Enfances de Garin de Montglane

- Garin de Monglane

- Hernaut de Beaulande

- Renier de Gênes

- Aimeri de Narbonne

- Enfances Guillaume

- Département des Enfants Aimeri

- Siège de Narbonne

- Couronnement de Louis

- Charroi de Nîmes

- Prise d'Orange

- Enfances Vivien

- Chevalerie Vivien

- Aliscans

- Rainouart

- Bataille Loquifer

- Moniage Rainouart

- Siège de Barbastre

- Bueves de Commarchis

- Guibert d'Andrenas

- Prise de Cordres

- Mort Aimery de Narbonne

- Enfances Renier

- Foulque de Candie

- Moniage Guillaume

- La chanson de Guillaume

Il est également possible d'effectuer un sous-classement avec un cycle centré sur la personne d'Aimery de Narbonne : ainsi, avec les chansons suivantes...

- Guibert d'Andrenas

- Prise de Cordres

- Siège de Barbastre

- Narbonnais

- Girart de Vienne

- Aimery de Narbonne

- Mort Aimery de Narbonne

 

Le cycle de Doon de Mayence

Ces poèmes de la révolte célèbrent un héros ou un groupe de héros en rupture avec certaines des règles qui fondent l'univers de représentation de l'épopée médiévale. A l'intérieur de ce cycle, nous pouvons distinguer la geste de Nanteuil (fin du XIIe) qui comprend 6 chansons.

- Enfance Doon de Mayence

- Doon de Mayence

- Gaufrey

- Maugis d'Aigremont

- Vivien l'Amachour de Monbranc

- Raoul de Cambrai

- Renaud de Montauban

- Chevalerie Ogier de Danemarche

- Girart de Roussillon

 

- La geste de Nanteuil : 

Cette geste "doit vraisemblablement sa dénomination à la renommée de la dynastie des comtes de Nanteuil-le-Haudoin, puissants seigneurs de l'Ile-de-France vers la fin du XIIe siècle, mais rien d'autre semble-t-il. Dans aucun poème de la geste, il n'est donné une description géographique qui corresponde à la situation de Nanteuil-le-Haudoin." (Florence Callu-Turiaf, p. 128).

- Doon de Nanteuil

- Aye d'Avignon

- Gui de Nanteuil

- Parise la Duchesse

- Tristan de Nanteuil

 

Le cycle provincial

 

- La geste des Lorrains : 

Cette geste est fondée sur l'antagonisme de lignages rivaux et se déploie selon le principe généalogique. A partir de l'histoire du héros fondateur, Garin, on présente celle du fils, Gerbert, celle du père, Hervis, et enfin celle du petit-fils, Anséïs.

- Hervis de Metz

- Garin le Lorrain

- Gerbert de Metz

- Anseïs, fils de Girbert

- Geste du Nord :

- Raoul de Cambrai : Cette chanson pose problème car  on ne sait pas trop bien où la mettre. Elle a parfois été rattachée au cycle de Doon de Mayence car elle traite de la révolte d'un seigneur envers son roi légitime.

- Geste Bourguignonne : 

- Girart de Roussillon

- Auberi le Bourgoing

- Petite geste de Blaives : 

- Ami et Amile

- Jourdain de Blaiyes

- Gestes diverses :

- Beuves de Hanstonne

- Daurel et Beton (provençal) 

 

Les deux cycles de la Croisade

 

Ces deux cycles ont été inspirés, du moins au début, par les événements de 1097-1099, la conquête d'Antioche et de Jérusalem et ses conséquences : l'installation de seigneuries chrétiennes en Terre Sainte. Du deuxième cycle de la Croisade, formé vers le milieu du XIVe siècle, trois poèmes sont parvenus jusqu'à nous : Baudouin de Sebourc, Naissance du Chevalier au Cygne et le Bâtard de Bouillon ; un quatrième poème sur Saladin et la chute de Jérusalem a disparu mais son existence se déduit des textes en prose. Ces quatre textes du deuxième cycle présentent une version profondément remaniée du premier cycle de la Croisade avec des suites en parties nouvelles.

- Poèmes historiques : 

- La chanson d'Antioche

- La Conquête de Jérusalem

- La chanson de la croisade Albigeoise

- Chetifs

- Poèmes fabuleux : 

- Enfances Godefroi de Bouillon

- Naissance du Chevalier au Cygne

- Baudouin de Sebourc

- Bâtard de Bouillon

- Saladin

 

Les chansons qui ne se rattachent à aucun cycle : 

 

- Aiol

- Auberon

- Beuve d'Aigremont

- Brun de la Montagne

- Chanson d'Antioche

- Chanson des Saisnes

- Charles le Chauve

- Ciperis de Vignevaux

- Clarisse et Florent

- Cleomades

- Doon de la Roche

- Elie de Saint Gilles

- Floovant

- Florence de Rome

- Florent et Octavien

- Godin

- Gormont et Isembart

- Horn

- Huon et Calisse

- Huon le Desvey

- La Belle Hélène de Constantinople

- La geste de Liege

- La Guerra d'Attila

- La guerre en Espagne

- Les Sarrasins en France

- Lion de Bourges

- Meurvin

- Orson de Beauvais

- Prise de Pampelune

- Roland à Saragosse

- The franco-italian Roland

- Théséus de Cologne

- Yde et Olive

 

Paulin PARIS suggère que Florent et Octavien pourrait n'être qu'une continuation de Charles le Chauve. Or, la chanson de Florence de Rome, par un essai de regroupement cyclique, a déjà été attachée par les continuateurs ou les copistes à Florent et Octavien. Nous aboutissons donc au schéma suivant :

Charles le chauve / Florent et Octavien / Florence de Rome

 

J'ai emprunté ce classement à Léon Gautier et à Georges Doutrepont. Mais il pose évidemment problème car certaines chansons ont leur place dans deux cycles à la fois. Cela montre bien le caractère artificiel de ces regroupements cycliques.

 

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