ROLAND A SARAGOSSE

 

Manuscrit : ms. d'Apt.

Vers : 1410 décasyllabes (70 vers de 11 syllabes, 80 vers de 12 ou 13 syllabes).

Laisses : 18

Date de composition : XIVe siècle.

Édition : Mario Roques, Paris, Champion, 1956.

Cette chanson n'appartient à aucun cycle.

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La chanson rapporte une entreprise aventureuse de Roland qui pénètre seul dans la ville Sarrasine pour y voir la reine Braslimonde, femme de Marsile. Cela ne va pas, on l'entend assez, sans quelques difficultés et sans de terribles combats avec les païens, mais non plus, ce qui est moins attendu, sans un grave dissentiment entre le neveu de Charlemagne et son fidèle compagnon Olivier. En résulte une série d'épisodes assez variés...

Il manque les premiers feuillets du manuscrit, ce qui nous oblige à faire des hypothèses invérifiables sur le début du poème. Selon M. Roques, il devrait manquer à peu près 380 vers. Le poète a vraisemblablement, dans cette intervalle, présenté la conquête de l'Espagne comme achevée, à la seule exception de Saragosse et nous le voyons dans la suite de la chanson, les Français sont déjà campés à Roncevaux. Nous sommes, on le voit, sensiblement au même point qu'au début de La Chanson de Roland. La partie qui nous manque devait compter comment la reine Braslimonde, l'épouse de Marsile, ayant aperçu Roland ou entendu rapporter ses exploits, avait désiré le rencontrer et lui avait demandé de venir vers elle à Saragosse, ou bien l'avait défié de tenter cette aventure de toute façon redoutable ; c'est ainsi que Braslimonde peut dire aux vers 331-332 : "Bem meravilh del palaÿn Rollan ; Ben ha .X. jors qu'ieu l'enviyey mon gan".

Au moment où commence notre copie, l'auteur nous fait assister à un débat entre Charlemagne, Roland et OlivierCharlemagne essaie de détourner son neveu d'une entreprise qu'il juge à bon droit téméraire,  Roland s'obstine et Olivier, qui paraît d'accord avec Roland pour tenter l'aventure, se contente de déclarer qu'il est temps de partir (vers 1 à 75). Olivier et Roland s'arment ; ils doivent partir seuls (vers 76-215). Ils prennent congé de Charles, qui recommande à Olivier de prêter son aide à Roland, et fait avertir par Turpin les soldats de Roland d'avoir à suivre d'urgence leur chef, encore que discrètement et à distance, pour être prêts à lui porter secours (vers 216 à 261).

Après une difficile marche de nuit, Roland et Olivier arrivent devant Saragosse ; ils sont montés, Roland sur Malmatin, Olivier sur le Blaviet affilé ; ils s'arrêtent sur une colline d'où ils découvrent toute la ville ; Roland fait jurer par surprise à Olivier de le laisser entrer seul à Saragosse ; Olivier, vexé, courroucé, souhaite à Roland l'échec de son entreprise (vers 263 à 321). Braslimonde, qui attend Roland avec impatience, est informée de son arrivée ; elle le recommande à Baffon (vers 322 à 357).

Dans les jardins qui entourent la ville, Roland rencontre le roi Farnagant qui les garde, il le défie et le tue à l'admiration joyeuse de Braslimonde (vers 358 à 394). De Saragosse sortent des marchands normands à qui Roland demande des renseignements sur la ville et à qui il donne le cheval de Farnagant ; les marchands offrent le cheval, de la part de Roland, à Olivier, mais celui-ci n'accepte pas le don (vers 395 à 457). Roland, continuant sa route, arrive à la porte de la ville, gardée par cent Sarrasins qu'il tue tous, sauf un auquel il coupe le bras droit ; Roland entre alors dans la ville (vers 458 à 501). Le Sarrasin au bras coupé va prévenir Marsile qui, à la hardiesse de l'entreprise, reconnaît Roland et réunit ses chevaliers (vers 502 à 533).

Roland est, pendant ce temps, arrivé jusqu'au palais, et Braslimonde, prévenue, se revêt de riche parures, monte sur son meilleur palefroi et va vers Roland qu'elle salue ; elle le loue de son magnifique exploit, puis lui conseille de repartir pour échapper aux innombrables païens qui vont l'attaquer ; elle ôte son magnifique manteau et le donne à Roland : il l'emportera pour l'amour d'elle et pourra le montrer à Charlemagne comme preuve du succès de son héroïque entreprise ; Roland attache ce gage précieux à l'arçon de sa selle ; Braslimonde regrette de ne pouvoir livrer à Roland le camp Sarrasin (vers 534 à 628). Cependant, Marsile et ses chevaliers arrivent, Marsile attaque Roland qui le désarçonne, et qui lui couperait la tête si Braslimonde ne lui demandait d'épargner son époux (vers 629 à 649).

Roland se lance contre les païens, tue Balagant, puis deux autres chevaliers Sarrasins, puis Alayrant. Il se bat ainsi de l'aube jusqu'à midi passé ; avant le soir, il a tué plus de mille païens. Marsile a fui jusque dans son palais (vers 650 à 700) ; en chemin, il a rencontré le vieux comte de Bravis qui, blessé par Roland sept années auparavant, brûle de se venger ; le vieux guerrier s'arme malgré les conseils de Marsile, va fermer les portes de la ville et revient attaquer Roland qui le taille en deux d'un seul coup de Durandal (vers 701 à 819). Les païens se jettent alors en si grand nombre sur Roland qu'il se décide à battre en retraite. Il trouve la porte fermée ; il se débarrasse de ceux qui le poursuivent et, après une prière à Dieu et à Marie, il frappe de Durandal, sur le verrou et la chaîne, un coup si violent qu'il les brise ; il peut sortir de la ville (vers 820 à 879).

Roland s'est arrêté auprès d'une fontaine, il étanche sa soif ; Marsile, le voyant épuisé, excite contre lui ses hommes ; Roland va alors demander secours à Olivier resté en spectateur sur la colline ; il lui dit sa fatigue, mais Olivier déclare qu'il ne bougera pas d'un pied pour l'aider (vers 880 à 955). Un roi Sarrasin, Amalrant, a entendu le dialogue ; il retourne auprès de Marsile pour lui demander l'autorisation de se battre avec Roland, qu'il croit à bout de forces ; Marsile accorde la permission, sans grande illusion sur l'issue du combat ; Amalrant court attaquer Roland qui le tue (vers 956 à 994).

Pour la seconde fois Roland demande secours à Olivier, encore en vain. Plein de douleur, il se rejette dans la mêlée, mais ses coups sont maintenant sans force (vers 995 à 1029) ; cette fois Marsile le croit vaincu : il lance de nouveau ses hommes contre lui. Roland est à son tour désarçonné ; le roi Balaant saisit son cheval Malmatin et l'emmène ; Roland est assailli de toutes parts (vers 1030 à 1056). Alors Olivier se décide, il fond sur Balaant qu'il abat du destrier et qui fuit à pied, heureux d'en être quitte ainsi ; Olivier rend à Roland sa monture, sans vouloir accepter de remerciements ; Roland va se reposer auprès de la fontaine, tandis qu'Olivier ne cesse de combattre les païens surpris par l'entrée en bataille de cet adversaire inattendu (vers 1057 à 1098). Un Sarrasin va attaquer Roland à la fontaine, il est tué ; Olivier continue à se battre, tandis que Roland quitte le champ de bataille en souhaitant l'arrivée de ses soldats (vers 1099 à 1123).

Justement Turpin avec sa troupe est arrivé sur la colline, il a vu le combat ; il entraîne ses hommes vers la porte de Saragosse pour prendre à revers les sarrasins, qui ne se doutent de rien jusqu'au moment où les Français les attaquent ; alors les Sarrasins rentrent dans la ville et les Français reprennent le chemin de Roncevaux (vers 1124 à 1153).

Olivier est parti seul en avant ; il rapporte à Charlemagne l'injure que lui a faite Roland, il lui dit le combat, la honte de Roland désarçonné, la victoire finale ; Charles promet de régler le différend (vers 1154 à 1185). Cependant Olivier va rejoindre ses soldats et fait plier les tentes ; un Sarrasin, Golian, vient lui proposer de lui livrer le trésor du roi de Mont-Nègre, que celui-ci fait transporter cette nuit même à Saragosse ; Olivier le suit avec ses hommes, s'empare du trésor, puis se dirige vers un château-fort Sarrasin, Gorreya, qu'il prend et où il s'installe (vers 1186 à 1276).

Roland est revenu au camp français ; il raconte à Charlemagne son exploit et lui remet le manteau de Braslimonde, puis il se retire pour se reposer ; mais un messager vient annoncer à Charlemagne le départ d'Olivier : colère de Charles contre Roland (vers 1277 à 1323).

Roland part seul, à la recherche d'Olivier ; il suit ses traces, voit les Sarrasins massacrés et reconnaît là les coups d'Olivier ; il poursuit sa route jusqu'à Gorreya : un des soldats d'Olivier l'aperçoit et prévient celui-ci. Olivier ordonne de laisser croire à Roland que le château est toujours occupé par les Sarrasins et que la troupe d'Olivier est allée camper plus loin ; puis il s'équipe en Sarrasin et sort au devant de Roland. Un combat s'engage ; Olivier fait semblant de fuir et ses soldats sortent su château pour lui porter secours ; Roland reconnaît les Français, comprend qu'on l'a pris au piège, présente à Olivier des excuses qui ne sont pas acceptées ; il revient alors au camp chercher Charlemagne qui apaise la querelle. C'est la fin de ce conte (vers 1324 à 1410).

 

Voici la première laisse de la chanson : 

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"E bonas armas e bons destiers brandius.

Neps, qu'ar non t'en layssas per amor Dieu merci ;

Pren la corona anuech o lo matin,

Es yeu seray tos servens desotz ti

E te meys serviray a ton pan es a ton vin."

So dis Rollan : "So non vos pot avenir,

Que tant quant vivas non vuelh regnat tenir."

Dis Olivier : "Trop o metem en tric : 

Lo jorn s'en vay el vespre vech venir."

Aus o lo rey, am pauc non enrabiet vieus.

 

 

Remarques sur le texte...

"Bien que les héros en soient des personnages traditionnels de l'épopée carolingienne, Roland à Saragosse est moins un poème épique qu'un poème héroï-comique." (p. VI de l'introduction de l'édition de Mario Roques).

"Roland compromet l'issue d'une héroïque entreprise en refusant le concours d'Olivier, - sa prouesse accomplie, il est en péril de mort et c'est Olivier qui le sauve, - Olivier à son tour entreprend une autre expédition, moins brillante, mais plus fructueuse, et la réussit sans avoir besoin de secours ; double leçon infligée à l'outrecuidante déraison de Roland par le compagnon dont il a voulu un moment se séparer." (pp. XI-XII de l'introduction de l'édition de Mario Roques)

"De tout cela Roland sort un peu diminué peut-être en tant que personne épique, plus juvénile, moins héros ; il n'est pas rabaissé, il reste intrépide, avide de gloire, généreux ; il y a quelque chose de touchant dans sa confiance en Olivier et dans la conscience qu'il a de son affection pour celui-ci : "Si yeu ti agues mort, yeu morira dolans", lui dira-t-il vers la fin du poème (vers 1387). Cette profondeur de sincérité donne charme à ce caractère de grand enfant que la chanson d'Oxford laissait deviner par instants avant Roncevaux." (p. XV de l'introduction de l'édition de Mario Roques).

Marsile "...n'est pas encore un roi d'opérette, ni tout à fait un mari de comédie, mais sa fureur impuissante et sa prudence fanfaronne le marquent déjà pour ces deux emplois" (p. XVI de l'introduction de l'édition de Mario Roques).

"Personnages de premier plan ou rôles épisodiques attestent, chez l'auteur de Roland à Saragosse, le souci et le talent de créer des figures nuancées et vivantes, dramatiques et humainement plaisantes, traditionnelles, semble-t-il, et cependant neuves d'esprit ou d'allure." (p. XVI de l'introduction de l'édition de Mario Roques).

 

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